• L'ami fidèle

     

     

     

       

     

    L'ami fidèle.

     

    À mesure que ma carrière

    Tourne et penche vers le déclin,

    Tant d'amis restent en arrière

    Ou s'écartent de mon chemin ;

     

    Dans la mienne toujours pressées

    Avec la même affection

    Tant de mains s'éloignent glacées

    Et répondent par l'abandon ;

     

    Lorsque, atteint d'une sombre flamme,

    Sous mes tristesses je fléchit,

    Je vois se fermer à mon âme

    Tant de cœurs sépulcres blanchis,

     

    Que, pour moi, retrouver si fraîche

    Ta belle amitié de quinze ans,

    Après la saison qui dessèche,

    C'est la floraison du printemps ;

     

    C'est un trésor sous les décombres,

    Une source dans les déserts,

    Un rayon à travers les ombres ;

    C'est la perle au gouffre des mers !

     

    De la force que tu m'envoies

    Merci ! puisque, ensemble, ici-bas,

    Nous restons dans les nobles voies,

    Avançons-y du même pas.

     

    Tu n'est point de ceux qu'effarouche

    La Vérité fille du Ciel ;

    Tu sais qu'elle n'a, sur la bouche,

    Ni dans l'âme, jamais de fiel.

     

    Rien entre nous, geste ou parole,

    N'est amer, perfide ou moqueur ;

    Nous différons par le symbole ;

    Nous nous ressemblons par le cœur.

     

    Chacun explique sa croyance

    Et dans sa loi reste affermi,

    Mais toujours ce que l'un encense

    Pour l'autre est l'autel d'un ami.

     

    Indulgent à ce qui t'effleure,

    L'erreur d'un mot ou d'un moment

    Ne te fait pas, en un quart d'heure,

    Oublier un long dévouement.

     

    Tu n'as d'oubli que pour toi-même ;

    Ta poétique affection

    Transfigure tout ce qu'elle aime

    Et le revêt d'illusion.

     

    Esprit changeant que le bien lasse,

    Tu n'immoles pas sans pitié

    Au premier ver-luisant qui passe

    L'ancienne et modeste amitié.

     

    Tu ne vas pas ouvrant l'oreille

    Au bruit menteur que font en vain

    Ces faux grands hommes de la veille

    Qui n'auront pas de lendemain.

     

    Fureurs d'envie ou cris de haine

    Viennent expirer devant toi ;

    Rien, quoi qu'on dise ou qu'il advienne,

    Rien ne peut ébranler ta foi !

     

    Puisque, surmontant nos faiblesses,

    Triomphant de nos passions,

    Nous secourant dans nos détresses

    Et domptant nos ambitions,

     

    En ce temps où rien n'est solide,

    Nous avons laissé, sans trembler,

    Autour de nous, sombre et rapide,

    Le flot des discordes rouler,

     

    Éprouvés par tant de tempête,

    Nous pouvons, au bout du chemin,

    Sans craindre que rien nous arrête,

    Arriver la main dans la main.

     

    Au passé l'avenir s'enchaîne ;

    Espérons-y d'heureux moments,

    Car Dieu qui réprouve la haine,

    Bénit toujours les cœurs aimants !

    Jules Canonge. (1869 )

     

     

     

     

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